Après six mois de travail, le groupe « Crises et après-crise », animé par Lucile Schmid (Vice-présidente du Laboratoire des idées) met en discussion un rapport d’étape, présenté à la direction du Parti Socialiste lors du séminaire de Marcoussis, le 7 juillet 2009. Le rapport est composé d’une note d’orientation politique et de fiches d’approfondissement sur les thèmes clés de la crise (crise financière, nouveaux indicateurs de développement, emploi, relance par les territoires, Europe sociale).

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Note d’orientation politique

Introduction

Lorsque ce groupe a commencé à travailler à la mi-janvier 2009, le gouvernement venait de publier son plan de relance. Notre parti avait dans la foulée élaboré un « contre-plan » qui plaçait notamment en son cœur l’ampleur à donner à la politique de relance ainsi que l’équilibre entre relance de la consommation et de l’investissement. Dans ce contexte, le mandat du groupe était, pour prolonger l’élaboration d’une pensée de gauche sur la crise, d’adopter une vision de moyen terme et de faire le lien entre la sortie de crise et  l’obligation d’un changement du modèle de développement qui permette notamment d’intégrer le défi environnemental.

Pendant les 6 mois de travail du groupe, la crise a été omniprésente dans le discours politique national, européen ou international, les médias, l’actualité sociale et économique et le quotidien de chacun. Elle a envahi l’ensemble des champs du débat public. Mais la surabondance des « paroles de crise » n’a pas permis de clarifier les enjeux. Cette confusion est aujourd’hui instrumentalisée par le gouvernement qui annonce déjà la sortie de crise, alors que l’évolution du chômage prend des formes inquiétantes. Les entreprises utilisent à plein les outils de flexibilité qu’elles ont mis en place ces dernières années (emploi intérimaire et heures supplémentaires) pour réduire leurs effectifs. La question qui est posée est celle de la forme que va prendre à l’automne cette évolution. La nouvelle vague des plans sociaux se traduira-t-elle par une dualisation croissante et structurante du marché de l’emploi ou au contraire la crise touchera-t-elle de plein fouet les emplois stables, faisant ainsi franchir une nouvelle étape au mouvement de précarisation que l’on observe depuis une décennie?

Pour le groupe, cette situation a montré la nécessité de lier indissociablement une réflexion en profondeur sur la crise, dans tous ses aspects, et un plan d’action à moyen terme qui débute dès 2009 en utilisant nos leviers de pouvoir dans les collectivités locales pour lutter contre les destructions d’emploi dans les territoires et engager la mutation de notre modèle économique. Cette stratégie est seule susceptible de marquer notre clivage avec la droite qui « déréalise la crise » pour faire oublier les drames sociaux et la précarisation qu’elle entraîne et pour ne pas changer les règles du jeu. Les élections européennes, marquées par une très forte abstention dans les quartiers, chez les jeunes et au sein des catégories sociales les plus précaires, et par le succès d’Europe Ecologie, ont illustré cette double pression pour la gauche: répondre à l’urgence sociale et assumer un changement de paradigme.

Trois grands types de questions ont été abordés et ont inspiré notre travail: a) la nature exacte d’une crise frappant des sociétés fragilisées de longue date dans leur relation au progrès et dans leur capacité à offrir un avenir et une réduction des inégalités aux nouvelles générations, dans un environnement revalorisé. La crise actuelle n’est-elle pas surtout un dévoilement de dysfonctionnements profonds sur la place de l’humain aujourd’hui, et l’expression ultime de nouvelles dominations ?  b) les modèles de sortie d’une crise dont l’ampleur a été comparée à celle de 1929, mais dont les modalités reflètent celles d’un « nouveau monde » (virtualité/réalité, globalisation..), accentuant son caractère mystérieux et complexe c) enfin les échelles temps de la sortie de crise et d’un changement du modèle. La préoccupation écologique liée aux urgences du réchauffement climatique est venue percuter les débats économiques classiques et la question sociale. Elle ne s’articule pourtant pas spontanément avec l’urgence sociale traduite par l’explosion historique du chômage, d’où des malaises et des contradictions (automobile, BTP..). Il ne suffit pas de prédire la création de millions d’emplois liés à la croissance verte pour résoudre les difficultés sociales de la reconversion, a fortiori lorsqu’il s’agit de changer de modèle. Penser ce nouveau modèle est pourtant la seule manière de remettre l’idée de progrès au cœur du contrat social.

Enfin il nous semble important de souligner, qu’au cours des auditions et des discussions entre membres du groupe, appartenant ou non au parti socialiste, les difficultés des socialistes à donner au changement de modèle de développement toute sa portée ont été abordées.

Ce sujet sensible a entraîné au sein du groupe des débats de deux ordres.

Le premier portait sur le champ des valeurs et le clivage avec la droite. Pour certains – dont je fais partie – le modèle de développement économique n’a pas été suffisamment questionné par les socialistes sous l’angle du lien entre économie et valeurs de gauche Les préoccupations de bonne gestion ont été prioritaires, et surtout cette priorité ne s’est pas accompagnée d’une réflexion plus conceptuelle et de plus long terme. Autant sur les sujets sociaux nous avons souvent fait preuve d’une volonté d’approfondissement, autant dans le champ économique nous avons parfois « surintériorisé » les contraintes « classiques ». Cette préoccupation gestionnaire était en partie motivée par le souci légitime de s’imposer face à la droite dans l’exercice du pouvoir. Cette stratégie a montré ses limites ces dernières années ; la droite a durablement déséquilibré les finances publiques sans que la gauche ne conserve l’image positive qu’aurait du lui apporter sa bonne gestion. Insidieusement le sentiment a été ainsi alimenté qu’en l’absence de marges de manœuvre budgétaires, la gauche au pouvoir serait sans doute obligée de mener les mêmes politiques que la droite

Le second débat que nous avons eu au sein du groupe a porté sur les conséquences de ce choix d’orthodoxie économique.  N’avait-il pas empêché de donner à d’autres approches la portée symbolique et concrète nécessaire ? Et conduire dans la foulée à déléguer à d’autres partis alliés comme les Verts, la responsabilité de penser le changement de modèle économique, alors même que la responsabilité particulière des socialistes est celle de l’articulation entre question sociale et modèle de développement durable ? Avec une deuxième conséquence: le fait que les identités intellectuelles et programmatiques des différents partis de gauche apparaissent aujourd’hui morcelées et que chacun cherche à faire valoir une sorte de droit de propriété intellectuelle sur des constats et des propositions sur lesquelles il doit avant tout y avoir débat commun dans la perspective d’un projet partagé.

Cette note fera donc le point du diagnostic du groupe sur la situation que nous vivons aujourd’hui, situation inédite sur le plan de la pensée, immédiatement violente dans ses conséquences sociales et potentiellement destructrice pour notre avenir. Elle proposera aux socialistes des axes d’action dans le cadre d’une stratégie politique de long terme.

1) Discours sur la crise et réalité de la crise

« La crise ? Quelle crise ? Ou comment en sortir si l’on n’y est pas entré ? » titrait la revue Esprit dans son numéro de juin 2009. Cette formule provocatrice résume en une phrase les contradictions et les tiraillements que la crise apparue en 2007 a catalysé et révélé: le lien entre le global et le national – une crise mondiale et une localisation des emplois qui résulte d’un vrai « mix » entre tradition nationale et mondialisation – le lien entre le réel et le virtuel – particulièrement sensible dans le monde financier, mais aussi plus généralement dans la manière dont l’univers de la communication s’est emparé du thème de la crise. La complexité des mécanismes de propagation de cette crise pour les non-initiés explique aussi pourquoi ses mécanismes de sortie apparaissent aussi mystérieux. Il semble parfois que l’on soit face à un phénomène « magique » qui doit être conjuré par l’incantation et la volonté. Face à cette « déréalisation » comment savoir si une situation est vraiment grave, comment en mesurer la portée, si on ne l’expérimente pas personnellement ou à travers ses proches ?

En tenant un discours global et abstrait sur la crise, la droite refuse de porter le regard sur sa réalité sociale. Elle ne la qualifie d’ailleurs jamais de crise sociale, se contentant d’évoquer la finance et l’économie. Jamais il ne nous avait été donné de vivre avec autant de netteté le fait que le chômage et la précarité sont traités comme des questions annexes, dont l’évolution est liée à des phénomènes sur lesquels les responsables politiques n’assument aucune responsabilité. 36 000 nouveaux demandeurs d’emploi en mai ? Commentaire gouvernemental : ce n’est pas si mal car le chômage avait davantage augmenté le mois dernier. Pendant ce temps le chômage a progressé de plus de 18% en un an. Dans ces conditions rien d’étonnant à ce que les marchés financiers continuent de fonctionner selon les mêmes réflexes : un plan social, c’est une remontée de l’action.

Le discours de la crise, sa cyclothymie – mars : « on vit un moment historique, c’est très grave », juin « on voit la sortie », par la magie d’un discours ministériel…-, les mots de la crise et la hiérarchie des explications données par les médias grand public et dans le discours officiel ont été significatifs. C’est d’abord la relative marginalisation de la question sociale dans la description officielle de la crise qui frappe.  Comme si le fait que nous vivions depuis maintenant un quart de siècle avec le chômage et la précarité en ligne de mire ne valait même plus la peine de tirer la sonnette d’alarme lorsque cette précarité s’approfondit. Sans doute cela traduit-il aussi que l’opinion publique est partagée. Le sentiment naturel que la crise frappe d’abord les autres et qu’on pourra être épargné l’emporte encore chez ceux qui sont relativement protégés de la précarité par leur statut. Mais tout peut se retourner très vite. On sait que l’automne sera marqué par une nouvelle vague de plans sociaux et pourtant le débat sur la « sortie de crise » est engagé. Cette juxtaposition entre discours de sortie de crise et réalité de son approfondissement est à la fois obscène et déstabilisante.

On mesure, à travers cette marginalité de la question sociale, que ceux qui tiennent le discours de la crise – pour schématiser les élites politiques, économiques et administratives ainsi que les médias – ne sont pas ceux qui la vivent directement. Smicards, précaires, chômeurs en fin de droits, patrons de très petites entreprises touchés de plein fouet par le ralentissement de l’activité et les restrictions de crédit, s’expriment peu et voient s’éteindre progressivement leurs derniers espoirs, comme ceux de leurs enfants. Le visage de cette crise doit se comprendre et se décrypter autour de ces silences et de cette invisibilité, au moins autant qu’autour des discours d’experts médiatiques et de responsables politiques que l’on a vus se contredire successivement sans aucune vergogne depuis quelques mois. Tant le plus important est, sur fond de discours sur la crise, de maintenir le statu quo, et même d’approfondir un rapport de forces où le salarié n’a d’autre solution que de faire le dos rond et de se taire.

C’est sans doute la finance qui de ce point de vue offre l’image la plus saisissante du décalage entre discours et réalité. Chacun pense bien sûr au retour des traders à Londres ces dernières semaines. Mais ce n’est que l’un des nombreux indices montrant que le système financier n’a généré et ne générera aucune autoréforme d’envergure. L’afflux de capitaux étrangers venus de la Chine, du Japon ou des pays européens vers les Etats-Unis a continué en 2009 malgré la gravité des dysfonctionnements constatés au sein du système bancaire américain, et le dévoilement d’une véritable chaîne d’irresponsabilité, alimentée par une désinformation structurelle sur fond de connivence sociale. L’espoir soulevé par l’élection d’Obama ne doit pas faire illusion. La volonté politique ne peut pas tout et le nouveau Président est moins armé en terme de pouvoir d’intervention que Roosevelt face à la crise de 1929. Pour être efficaces, ses déclarations de principe sur la réforme devront être suivies d’applications claires sur le comportement des banques. Or l’injection de capitaux publics a jusqu’à présent surtout permis de maintenir le statu quo. Quant aux fameux produits dérivés, si la question de leur traçabilité a trouvé un début de réponse (mise en place de plateformes de clearing), il n’y a là ni tentative de régulation, ni restriction à leur émission. Peut-on vraiment compter sur l’autodiscipline en ce domaine ? Quant aux comportements humains, la sanction d’un Madoff ne doit pas cacher que la plupart de ceux qui ont eu une responsabilité dans cette crise financière – banques ou autorités de régulation – sont toujours en place.

En France, la stratégie de la droite vise la segmentation de l’opinion publique, sur laquelle joue Nicolas Sarkozy depuis son élection. Si le sentiment d’une crise est partagé, celle-ci n’a pas le même impact sur la vie quotidienne de toutes les catégories sociales. La dualité de la société française a été plutôt renforcée si l’on considère aujourd’hui ceux qui sont touchés par les nouvelles précarités. Les visages de cette crise sont suffisamment nombreux pour offrir des angles d’attaque très diversifiés à une communication politique cynique. Aux uns, on pourra parler de croissance verte. Aux autres, de relance de la compétitivité française. Aux autres encore, d’encadrement des rémunérations des dirigeants. Quand on ne lance pas, comme Philippe Marini, une proposition de déduction fiscale des pertes en bourse !

On a assisté depuis le début de 2009 au développement d’un champ sémantique à part entière pour qualifier la crise ou la sortie de crise avec un net succès des termes liés à la finance et à l’écologie. Liquidités, fonds de pension, créances douteuses, titrisation, injection d’argent frais, rémunération des dirigeants, déficits publics, croissance verte, récession, décroissance, relance, verdir la dette, reconversion, économie de la connaissance…. Beaucoup de ces mots sont techniques et offrent à ceux qui les utilisent – experts ou politiques – la possibilité de tenir des raisonnements à géométrie variable. D’autres sont de véritables mots valise – notamment la fameuse « croissance verte » – et demandent à être définis et précisés. Sur le front social, pas de nouveaux mots mais le retour des mêmes réalités sinistres : plans sociaux, fermeture d’usines, explosion du chômage, chômage des jeunes, chômage partiel, délocalisations avec parfois une note d’espoir (mais à quel horizon ?) : relocalisation, emplois verts. Et un constat : la généralisation du revenu de solidarité active, présentée depuis deux ans comme la panacée, est devenue en l’espace de quelques mois sur fond d’explosion du chômage au mieux une mesurette, au pire un gadget.

L’enjeu autour des mots de la crise fait donc partie des priorités pour définir une position socialiste convaincante et compréhensible par le plus grand nombre. Nous avons besoin pour combattre l’idéologie et les options politiques de la droite de disposer d’un corps de mots et d’expressions clairs et clivants. Il ne suffit d’ailleurs plus d’utiliser des mots, d’en changer, d’en adopter d’autres. L’important est d’abord de leur donner un contenu, de les emplir de sens puis de les rendre « vrais » en les traduisant en actes. La déclinaison de ces termes en politiques opérationnelles partout où nous avons les leviers du pouvoir dans les territoires est vital, dès aujourd’hui.

2) Combattre le discours de la droite sur l’impuissance publique

Depuis quelques semaines, l’optimisme est de rigueur au sein du gouvernement Fillon : dès 2010 des signes de sortie de crise devraient apparaître pour une reprise en 2011. Ce sont les mêmes qui, il y a un an, niaient  la possibilité d’une récession et d’une montée brutale du chômage. Entre temps, du bout des lèvres, la crise a pu être qualifiée de mondiale – mais « avec une France qui résiste bien » – et le choix a été fait de ne pas relancer la consommation. Ce discours surréaliste lorsqu’on considère les annonces de plans sociaux dont on ne devrait connaître l’ampleur qu’à l’automne, utilise des ressorts psychologiques classiques : « retroussons nos manches, soyons volontaires, optimistes et compétitifs, et la France sortira de la crise. » Une manière de retourner la charge de la preuve vers ceux qui vivent la crise. Ils n’ont pas de perspective ? Leur emploi est menacé, leur précarisation organisée ? Mais n’est-ce pas de leur faute alors que le monde marche vers l’hypercompétition mondiale ? Dans ce contexte, le débat interne à la droite entre gouvernement et Président de la République (Nicolas Sarkozy restant officiellement plus prudent sur la durée et l’ampleur de la crise,), doit être relativisé. Une fois de plus c’est la stratégie des deux fers au feu qui permet de faire oublier l’immobilisme sur le front du soutien à l’emploi et de l’intervention publique.

À cette position s’ajoute un corollaire, l’argumentation sur l’état des finances publiques. Le discours est bien rodé. Avec une dette publique qui frôle les 7% du PIB que peut-on faire ? Rien, si ce n’est attendre que la reprise mondiale touche miraculeusement la France à un horizon indéterminé. Cette position déjà présente pendant la campagne présidentielle de 2007, notamment chez François Bayrou, fait partie d’un vrai combat idéologique de la droite pour récuser l’opportunité d’une relance keynésienne et ancrer la vision d’un Etat impuissant, et d’une restriction du périmètre des services publics. Certes la droite a mal, très mal géré les finances publiques. Mais il ne s’agit pas évidemment de cela dans le discours gouvernemental. L’objectif est d’abord de disqualifier tout autre scénario de relance et en conséquence de décourager par avance un vote à gauche. La droite fait passer la défense de l’action publique comme un acte irresponsable assimilé à un « demain on rase gratis ». Il n’est pas anodin que le retour en force depuis quelques semaines du discours gouvernemental sur l’état piteux des finances publiques ait coïncidé avec celui du gouvernement sur la sortie de crise. Oubliés, les milliards d’argent public dispensés aux banques sans aucune contrepartie. Le déficit public est de retour.

C’est donc bien l’emboîtement des deux arguments – la crise n’est pas si grave, la raison impose de ne rien faire sur le front de l’action publique– qu’il faut combattre. La mise en scène à droite d’un « esprit de responsabilité »  n’est destinée qu’à maintenir le partage des richesses actuel, en faveur des privilégiés au cœur même de la crise. La proposition d’un grand emprunt public sans remise en cause des choix fiscaux illustre pourtant de véritables contradictions dans ce camp. D’abord parce que ce grand emprunt, auquel on assigne dans les discours la fonction de préparer la France de l’après-crise, est une forme de reconnaissance implicite  de la nécessité d’une transformation en profondeur du modèle de développement économique et du fait que l’emprunt s’il permet de préparer l’avenir est en soi une opération positive. Ensuite parce que ce même grand emprunt coûtera selon toute probabilité beaucoup plus cher aux finances publiques qu’un refinancement de la dette sur les marchés. Il s’agit bien davantage d’une opération que l’on pourrait qualifier « d’union nationale » et de communication politique que d’une stratégie réfléchie de sortie de crise. Enfin on ne peut que remarquer que la préférence pour la dette l’emporte sur toute remise en cause du bouclier fiscal.

Toute stratégie socialiste de sortie de crise devrait donc inclure des éléments forts sur le  partage des richesses, montrer que les déficits publics actuels résultent d’une gestion erratique de la droite et évaluer précisément les marges de manœuvre sur les finances publiques résultant de choix fiscaux basés sur la progressivité de l’impôt.

3) Un modèle de développement à bout de souffle

Jamais le désir d’un nouveau modèle de développement économique n’avait été exprimé avec autant de force dans notre société. En quelques mois, le débat s’est déplacé du constat de la gravité de la crise économique, financière et sociale à la nécessité d’articuler cette fois la sortie de crise avec un changement de modèle, de paradigme. La rapidité avec laquelle les choses se sont passées et le caractère consensuel de cette évolution au sein de l’opinion publique sont sans précédent. Des débats confidentiels, réservés à quelques militants ou considérés par l’opinion publique comme relevant de la sphère intellectuelle sont devenus vitaux du jour au lendemain. De ce point de vue, nous vivons un moment inédit, une cristallisation qui prend la forme d’un retour en force de la question du progrès.

Cette situation témoigne qu’au-delà des débats sur le caractère structurel ou conjoncturel de la crise, nous assistons à un dévoilement brutal des limites du système de développement économique actuel, auquel les Français ont été très réceptifs. La conscience de l’urgence écologique a fait résonner et resurgir 25 années de révolte et de résignation mêlées sur un partage des richesses et une précarisation où les salariés étaient lésés et avaient conscience de l’être, sans réussir à retourner le rapport de forces.

Si la protection sociale continue de s’amenuiser, si les nouvelles générations n’ont pour horizon que le déclassement, si la nature s’achemine vers une destruction inéluctable sur fond de disparition des espèces, quel choix reste-t-il à l’humanité ? Comme pour toutes les autres espèces, celui de l’extinction, ou par choix de sa destinée, celui de la rupture. La disparition de la planète dont la possibilité a été illustrée par des images, des films grand public, des discours chocs est devenue de manière saisissante une métaphore de la  possible disparition au sens propre de l’humanité mais aussi de l’humanité du monde, ce monde qui avait un sens où la projection de soi et de l’avenir de ses enfants était possible. C’est le télescopage de la question sociale et de la question écologique qui a précipité cette prise de conscience et a créé de nouvelles perspectives de débouché politique.  Parce que chacun d’entre nous a pu se dire qu’il tenait entre ses mains le sens du monde. Mais aussi parce que ce télescopage a ouvert une voie pour rendre de nouveau palpable la force d’une action collective à l’échelle nationale, comme à l’échelle du monde.

Alimentant cette prise de conscience, l’envie de renouer avec une vision  du progrès, une nouvelle utopie est centrale. Il y a des années, voire des dizaines d’années que le progrès n’apparaît plus comme une notion pivot dans le contrat proposé à la société par les responsables politiques. Est-ce dû à la difficulté à penser le progrès dans le monde du XXIe siècle ? À la domination sans mélanges de l’esprit d’expertise gestionnaire et de la pensée unique? Ou, plus simplement, à l’expression d’une indifférence croissante de ceux qui appartiennent aux élites et évoluent dans un univers protégé vis-à-vis de tous les autres ?  Sans doute un mélange.

Cette incapacité à penser le progrès est l’un des fondements du désamour entre représentants politiques et citoyens. C’est en en renouant les fils de sa dimension philosophique et ceux de son expression économique et sociale qu’on peut trouver une issue à la maladie de langueur de nos démocraties. Car la société française a montré sa capacité à se mobiliser et à retrouver le sens des combats collectifs lorsqu’elle croit aux causes qui lui sont présentées et à ceux qui les portent. Les mobilisations dans le cadre du réseau RESF, la défense des libertés publiques, les mobilisations étudiantes, le mouvement des chercheurs ont été autant de mouvements qui au-delà de leur cause particulière s’articulaient autour du refus de politiques publiques de régression. En creux c’est bien les questions du progrès et du retour à l’humain qui étaient invoquées.

C’est pour cette raison que la réflexion sur les indicateurs économiques et particulièrement la mesure de la production est aussi centrale. Portée depuis les années 1990 par quelques intellectuels engagés, elle a été pris une nouvelle dimension depuis les débuts de la crise.  En confiant en  2008 une mission à Joseph Stiglitz et Amartya Sen, mission souvent présentée de manière abusive comme une sorte d’an I de la réflexion, Nicolas Sarkozy a montré qu’il avait compris que cette question était partagée par le plus grand nombre. Mais la seconde étape risque d’être pour lui plus délicate. L’essentiel n’est en effet pas dans les surprises éventuelles que pourraient réserver les conclusions de cette mission dont personne ne doute qu’elles n’iront pas dans le sens d’un changement ou de compléments à nos indicateurs de mesure. Non, l’important est que cette réflexion est intrinsèquement liée à celle du choix d’un autre modèle de développement et qu’aucune solution de compromis n’existe qui puisse déconnecter, dans le raisonnement ou dans le temps, l’élaboration de nouveaux indicateurs de celle d’un passage à l’acte quant à un changement du modèle.

Or on imagine mal que le Président de la République, dont les options idéologiques et les choix politiques vont dans le sens d’un conservatisme affirmé, puisse faire des conclusions de cette commission autre chose qu’un élément de communication personnelle. Tout juste pourra-t-il éventuellement de façon dilatoire expliquer l’intérêt de l’approche et lancer un nouveau groupe de travail sur les outils ! Car changer les indicateurs de mesure de la production c’est rompre avec une idéologie qu’il n’a cessé de servir : celle du tout productif, du refus de reconnaître la place des liens sociaux et du travail non rémunéré et du choix de la domination de l’univers marchand sur l’univers non marchand.

Cela signifie donc que ce sera à la gauche, qui a d’ailleurs toujours porté la réflexion philosophique sur ces sujets sans pourtant y donner dans sa gestion nationale passée une vraie portée symbolique et opérationnelle, de donner aux conclusions de cette commission une traduction concrète dans les territoires dont elle a la responsabilité.

4) Passer au nouveau modèle

Les cinquante années qui viennent de s’écouler, et plus encore les vingt années qui s’annoncent, se caractérisent par une nouvelle donne dans les relations entre l’homme et son environnement. Jamais les perturbations de l’environnement dues à l’homme n’auront été aussi fortes ; jamais les perturbations n’auront aussi puissamment menacé la survie de l’ensemble des espèces. Ces perturbations sont d’autant plus graves qu’elles sont proches de l’irréversibilité. L’urgence est à l’action. Ce sont les mesures qui sont prises aujourd’hui qui auront un effet après-demain. Il n’est plus question d’arbitrer entre l’urgence sociale et l’urgence écologique. Faut-il rappeler une évidence: les crises, qu’elles soient sociales ou climatiques, frappent d’abord les plus pauvres, les plus exposés et les moins protégés ?

Il reste que comme dans toutes les périodes charnières, c’est le premier pas qui compte. A trop parler du changement de modèle sans l’incarner dans quelques mesures emblématiques, réalistes et pouvant être mises en œuvre rapidement, on court le risque d’une disparition de la fenêtre d’opportunité actuelle. Celle-ci est en effet liée à la conjonction inédite d’une crise objective, d’une prise de conscience citoyenne, et d’une urgence écologique qui pourrait tourner au drame.

Chacun s’accorde à dire qu’il faut gérer un changement radical de nos modes de production et de consommation pour faire émerger  une économie sobre en carbone. Reste à imaginer comment faire et comment organiser la période de transition vers un nouveau modèle. Reste aussi à définir le contenu exact de ce modèle et à lui donner une physionomie compatible avec des objectifs de gauche : la réduction des inégalités, la création d’emplois qualifiés et correctement rémunérés, des services publics fondés sur le développement durable.

Cette stratégie ne saurait se résumer en une formule magique, celle de la « croissance verte ». Si celle-ci a connu un tel succès en quelques mois, c’est qu’elle permet d’illustrer le changement de paradigme nécessaire sans y attacher une stratégie véritablement contraignante. La notion est suffisamment large et floue pour permettre l’adhésion du plus grand nombre d’acteurs. Elle inspire notamment la stratégie actuelle de l’Union européenne dans le secteur automobile (diminution des émissions, développement d’autres types de véhicules) ou énergétique (nouvelles technologies, captage et stockage de CO2..). Le développement d’instruments d’information des consommateurs va dans le même sens. Ces choix ont fait de l’Union européenne un acteur international important, offensif et exemplaire de la lutte contre le réchauffement climatique. Sa stratégie est « un mélange indissociable d’efforts externes et internes » . Entre le Luxembourg qui est au premier rang mondial en termes de PIB par habitant et la Bulgarie au 65e rang, l’Union européenne est un laboratoire sans équivalent. Par ailleurs, outre la négociation internationale, le passage des engagements généraux à leur mise en œuvre concrète mobilise un nombre important de politiques et d’instruments publics : plafonnement des émissions de carbone pour les entreprises de l’industrie lourde et de production d’électricité, développement des énergies renouvelables, réduction des émissions, particulièrement dans les secteurs des transports, de l’agriculture, du logement du traitement des déchets.

Cette première étape doit aujourd’hui être confortée et approfondie. Sans renoncer à la croissance, il s’agit d’organiser un profond changement dans la nature même de notre développement. Pas de renoncement au progrès, ni au confort mais la fixation d’objectifs précis appuyés sur de nouveaux indicateurs et un calendrier basé sur la progressivité.

Ce changement passe bien sûr par une politique de recherche et développement ambitieuse –décarboniser la production électrique -  et par des investissements d’envergure dans le domaine des infrastructures – BTP, transports, pour le traitement des déchets ou l’organisation des villes. En matière de politiques publiques ce sont des mesures de nature normative, réglementaires, fiscales et économiques qui doivent être menées. Les sujets du logement et des transports illustrent particulièrement le fait que ce changement de modèle ne se limite pas à la sphère industrielle mais concerne l’ensemble des aspects de notre mode de vie. Pour cette raison même, ce changement est indissociable d’une association des citoyens à sa conception et sa mise en œuvre. Car il repose à la fois sur des décisions  et des négociations mondiales et un changement des comportements au quotidien qui suppose son acceptation et sa promotion par tous. Il s’agit de rompre avec « la préférence absolue pour le présent » pour organiser enfin une vraie solidarité avec les générations futures Celle-ci doit prendre la forme d’une nouvelle approche des comportements sociaux et des objectifs assignés aux politiques publiques. C’est la combinaison de ces mesures qui constitue le bon « policy mix » du développement durable.

L’orientation est claire. Il ne faut pourtant pas s’illusionner sur les défis de sa mise en œuvre. Ces défis sont principalement de trois ordres :

-    le premier concerne l’articulation entre les nécessités de faire face à l’urgence sociale et l’organisation d’une transformation du modèle. Enrayer les destructions d’emplois qui s’annoncent ne coïncide pas mécaniquement avec la création d’emplois dans de nouveaux secteurs ou l’évolution des processus de production qui doit être menée à moyen terme. Pendant la campagne des élections européennes, le chiffre de 10 millions d’emplois verts à l’horizon de 10 ans a été avancé. Cette perspective apparaît cependant bien lointaine alors que le chômage augmente de mois en mois. Pour la rendre crédible il faudrait la compléter par un plan de mise en œuvre opérationnel dès les prochains mois. Dans un ordre d’idées différent, le secteur des services à la personnes recèle des perspectives de développement de l’emploi, d’autant plus importantes que nous saurons mieux valoriser les liens sociaux et le progrès dans nos choix politiques à venir. Encore faut-il que ces nouveaux emplois  ne soient ni précaires, ni sous-rémunérés.

Surtout, autant le thème de la conversion industrielle et de ses modalités commence à être précisé, autant celui des mécanismes de reconversion sociale et de formation qu’elle implique reste au stade exploratoire. Ce point est d’autant plus central que la formation tout au long de la vie et la sécurité sociale professionnelle font partie des objectifs prioritaires des socialistes pour penser demain, et que leurs responsabilités territoriales – régions et départements – les mettent en position de lier les principes et l’action.  Mais il faut être conscient qu’aujourd’hui tous ceux qui sont en situation de fragilité vis-à-vis du marché de l’emploi, qu’ils soient chômeurs, précaires ou en voie de l’être, se trouvent dans des situations de réelle fragilité, ce qui ne facilite aucune stratégie de reconversion sociale. Les expériences de reconversion industrielle passées ont illustré les difficultés sociales qui y étaient associées. Même si aujourd’hui le changement de modèle ouvre une vraie perspective de progrès, il ne doit pas, pour des millions de personnes, être associé à l’angoisse d’une nouvelle marginalisation. C’est d’ailleurs sur cet élément de stratégie sociale de reconversion associée à un changement du modèle de développement économique, que les socialistes peuvent marquer avec force leurs divergences par rapport à la droite.

- le second défi concerne les échelles temps et l’organisation d’une transformation du modèle de développement. Aujourd’hui une centrale thermique au charbon en Chine a de grandes chances de continuer à fonctionner encore pendant quelques dizaines d’années. C’est à cause de l’inertie du système actuel qu’il y a urgence à installer dès demain un changement des modes de production et à définir un véritable contrat de partage des responsabilités qui comporte des étapes précises dans le temps entre les acteurs économiques et industriels, et les pouvoirs publics –Etat et collectivités locales. Sans doute faut-il définir en ce sens une forme de planification qui sans être identique à celle qui a permis la reconstruction de l’économie française après la deuxième guerre mondiale, comportera des rendez vous contraignants permettant d’organiser cette transformation des processus productifs. Dans ce passage  à l’acte, le rôle joué par les acteurs publics sera déterminant à plusieurs titres : priorités de recherche-développement, choix d’investissements, politique de normalisation.

- le troisième défi enfin est celui de l’association des citoyens, selon des modalités qui garantissent à la fois la démocratie et l’amplification des processus de transformation engagés dans le domaine productif et en matière normative. Le paradoxe de ce changement de paradigme est qu’il recouvre des éléments de grande complexité technique et scientifique et des éléments intrinsèquement liés aux comportements humains. Pourtant, face à la crise, la société civile organisée (ONG, associations et syndicats) a souvent  réagi rapidement, par des évolutions plus radicales que les Etats (modifications des comportements de consommation, renforcement des solidarités, prise de conscience de la nécessité d’un changement de modèle, etc.) Par son expertise, et son enracinement dans les dynamiques sociales et environnementales les plus actuelles, elle est un moteur et un relais, au carrefour de ce changement de paradigme. Les relations entre le monde politique classique, les administrations et ces nouveaux acteurs sont pourtant loin d’être stabilisées et se déclinent encore trop sur le mode du « je t’aime, moi non plus ».  Les partis politiques restent souvent suspicieux par rapport à une nouvelle dynamique qui les déstabilise et bouleverse les niveaux d’organisation traditionnels, mêlant le global et le local, la vision sociale et l’action de terrain par des mobilisations d’un nouveau type. Les structures de décision publiques  sont marquées par les mêmes réticences par rapport à ces nouveaux types d’expertise. Pourtant, comme dans le cas des acteurs productifs, la nécessité de rendez vous réguliers pour marquer des priorités, prendre acte du chemin parcouru, identifier les difficultés et définir de nouvelles étapes sera centrale pour créer des consensus.

Les socialistes ne peuvent s’affranchir d’aucun de ces trois défis. Ils doivent prendre en compte l’articulation entre transformation de la production et nécessités d’une conversion des emplois et de nouveaux besoins de formation, définir une planification reposant sur une vision de long terme, une forte implication des acteurs publics et des objectifs à 3/5 ans, et associer la société civile.

5) Une vision d’avenir portée par les territoires

Cette nouvelle vision doit devenir un des points forts de notre identité politique. Les leviers de pouvoir que détiennent les socialistes dans les territoires, les échéances liées aux élections régionales offrent l’occasion de faire valoir dès aujourd’hui nos choix, et de leur donner une portée à la fois nationale et opérationnelle.

Les enjeux d’une transformation de notre modèle de développement doivent aussi être lus en termes d’opportunité politique. En effet ils permettent :

- d’abord de retrouver le temps long de l’action publique et de la politique. Notre vision doit se construire sur 10 voire 15 années, soit deux ou trois mandatures. C’est ainsi que nous renouerons avec l’idée de progrès et de remettrons  au cœur la jeunesse et le lien entre générations. C’est aussi ainsi que nous pourrons donner un autre visage à la politique et retrouver la confiance des Français;

- ensuite d’inventer de nouvelles formes d’action publique insistant sur l’innovation en liant fortement le projet public national et les territoires comme lieux d’une action publique concrète sur l’aménagement, les infrastructures, le logement, la participation citoyenne ;

- enfin d’assumer une relance keynésienne de transformation du modèle qui repose sur une conception résolument à gauche du partage des richesses (fiscalité), et une gestion des finances publiques définissant des priorités en ce sens.

Sur la base de ces trois objectifs, alors que nous ne sommes pas au pouvoir au niveau national, nous devons convaincre les Français de notre volonté d’agir dès aujourd’hui. Car il y a urgence sociale, urgence écologique et urgence démocratique.

La première opportunité à saisir est celle des élections régionales. Les régions ont la possibilité d’être des acteurs majeurs d’un passage à l’acte vers le nouveau modèle. Elles représentent ensemble 13% du PIB et leurs compétences recouvrent certains domaines clé –transports, formation, développement économique-. Un travail en commun sur d’autres indicateurs économiques et sociaux aurait également une forte portée symbolique. Ces collectivités locales peuvent compter de manière déterminante si elles s’unissent et se coordonnent pour établir un programme commun de transformation du modèle. Elles peuvent incarner le contre modèle de sortie de crise face à la droite. Après la victoire historique dans 20 régions sur 22 en 2004 c’est aussi un élément décisif pour convaincre les électeurs d’enraciner la gauche dans les territoires en 2010.

La seconde opportunité que nous devons saisir est celle de lancer dans les prochains mois un  travail sur ce qu’est un keynésianisme de transformation et les marges de manœuvre qui existent aujourd’hui en termes d’intervention publique dans le cadre de choix idéologiques de gauche. Cette démarche devrait associer des experts, des associations, des syndicats, des entreprises et des intellectuels. L’objectif serait double : illustrer comment les choix idéologiques et opérationnels du gouvernement interdisent toute transformation du modèle, proposer une contre stratégie reposant sur un diagnostic et des scénarios prospectifs. Cela permettra aux socialistes de remettre en valeur leur capacité à gouverner l’Etat, à gérer les finances publiques et à proposer une vision d’avenir.

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