Christian Paul : « Réponse à BHL sur l’essentiel »
Publié le 14 septembre 2009 par admin dans Actualités, Contributions libres, La bataille des idées au quotidienChristian Paul, député et Président du Laboratoire des idées, répond à la tribune de Bernard-Henri Lévy dans le JDD du 19 juillet sur la supposée « mort » du Parti socialiste. Texte paru sur Mediapart le 22 juillet 2009
Pour que la gauche change, il faudrait immanquablement passer par le « champ de ruines »… C’est le pari de Bernard-Henri Lévy, en pleine page d’un hebdomadaire du dimanche. Il me fait bondir. Car ce scénario mortifère fustige un Ps imaginaire. Au risque de désespérer la gauche réelle sans lui apporter d’autres perspectives qu’un hara-kiri dont déjà les plus cyniques, à droite, se repaissent. Car c’est bien le paradoxe et l’impasse de beaucoup de ceux qui s’acharnent ces temps-ci sur le Parti socialiste : les dynamiteurs font rarement de bons architectes.
Je respecte les combats et les priorités de BHL. Je découvrais la philosophie et la politique quand Maurice Clavel et lui, avec d’autres, nous faisaient partager l’antitotalitarisme. J’en ai gardé la conviction que ces combats figuraient parmi l’essentiel, sans être à eux seuls l’exclusif motif de notre engagement. De la gauche, Lévy raconte un bout, mais pas le tout.
Les griefs évoqués pour sonner l’hallali ne relèvent pas de la raison politique. Ce que vient de dire BHL n’est ni juste, ni utile à notre temps. Le Ps dont il décrète la mort est un parti imaginaire. Je ne crois pas l’avoir jamais rencontré. Il n’est pas mort, car il n’existe pas.
Je ne sais d’où l’on va exhumer un Ps antilibéral pavlovien, incapable de conjuguer la résistance aux excès de l’ordre marchand et la lutte moderne, toute aussi nécessaire, héritée des Lumières, pour les libertés, la démocratie et l’émancipation d’individus citoyens.
Qui peut sérieusement réduire le débat européen relancé en 2005 avec les tentations chauvines qu’a connues en d’autres moments notre pays ? C’est trop vite emballé. Depuis septembre 2008, la crise du « système » a montré ce que le capitalisme dérégulé devait à l’inertie de l’Union européenne, bloquée par les néolibéraux et les conservateurs, pourtant bien éloignés de BHL ! Heureusement, des voix s’élevèrent pour le dénoncer. Aujourd’hui, l’effondrement idéologique de la droite française formatée pour faire décliner l’intervention publique mérite autant de commentaires que l’aggiornamento nécessaire de la gauche.
Enfin, comment colporter le cliché d’une haine de l’Amérique, quand s’est utilement exprimé le rejet du bushisme et que l’arrivée d’Obama, loin d’être la venue d’une icône, invite justement, enfin, à un vrai débat sur les idées et les valeurs ? La demande de politique, heureusement, est intacte au XXIème siècle.
Plus grave, je conteste une réécriture terriblement approximative des vingt-cinq dernières années. Je ne participe pas de ce refus de l’Histoire que Vincent Duclert imputait récemment, parfois à raison, aux socialistes qui renonceraient à la fois aux inventaires et aux héritages. Les deux sont nécessaires. Je souhaite simplement prévenir l’écriture d’une Histoire fausse.
De la chute du mur de Berlin, et de la fin du « grand dessein », daterait la crise de la gauche française. C’est l’explication trop simple, magique et mécanique, rebattue et beaucoup moins opératoire qu’il n’y paraît. Elle est certes fondée parce que l’engagement antitotalitaire d’une génération a du se déplacer. Elle l’est moins si l’on persiste à espérer une société meilleure, et à vouloir… changer le monde. En 1989, depuis des années déjà, la gauche française ne se déterminait plus par rapport au communisme, et cherchait ailleurs le bonheur possible.
Avec BHL, nous tomberons d’accord au moins sur un point : depuis longtemps, depuis 2002 et même avant, le Ps est à réinventer. Depuis 2002, nous allons vers un nouveau Parti socialiste, comme vers une cible mouvante. Il est à portée de main, mais nous ne l’atteignons pas encore. Pourquoi ? Lévy ne le dit pas, osons le dire.
D’abord le choc des ambitions –dix présidentiables au moins ces jours-ci !-, a profondément divisé nos rangs, détourné du travail collectif, et choqué les Français, à juste titre, puisqu’il s’accompagnait rarement d’idées neuves. Si le Ps est en danger, c’est d’abord d’avoir laissé le poison lent de la présidentialisation s’installer durablement.
Nous nous devons aussi un inventaire, que BHL ne fait pas, de l’exercice du pouvoir entre 1981 à 2002, comme de la suite, jusqu’à la privatisation sarkozyste de la République : la pensée technocratique, l’embourgeoisement des élites, la corruption des mœurs, la trahison de quelques-uns. Un respect trop élastique des valeurs communes. La gauche n’est pas indemne. La guérir est notre urgence.
Mais surtout, le retard stratégique de la gauche à comprendre collectivement les défis récents de notre Histoire a asséché les esprits et détourné de nous bien des regards. Ces défis, que nous affrontons enfin sérieusement en 2009, s’appellent globalisation, choc écologique, révolution numérique, grandes migrations, allongement de la vie…
Allons plus au fond. La confrontation de la gauche de gouvernement au réel a révélé de vraies limites, face à l’économie broyée dans la mondialisation, aux flux financiers qui laissèrent dans l’impuissance, ou à l’immigration, avec ses ghettos et ses redoutables manquements à la dignité.
Sans doute faut-il exorciser ces points aveugles, sans pour autant s’enliser dans une interminable catharsis. La génération qui vient- les moins de 30 ans- ne trouve nullement son compte dans les rétrospectives. Il faut surtout se préparer, par un puissant travail intellectuel et politique, à être à la hauteur de ces défis, quand le moment reviendra. Pour cela, mieux vaut être vivant !
Or, de l’essentiel, BHL oublie un pan entier, et cela mine sa démonstration. La question sociale est toujours là, avec la promesse républicaine de l’égalité laissée en panne, avec l’exigence de justice, qui doit demeurer notre talisman et notre boussole.
Avec son nom, ou même un jour avec un autre, le Parti socialiste possède cette mission historique de porter plus loin l’égalité. Oublier la question sociale, celle-là même qui conduit à réfléchir à deux fois avant de changer le nom du parti de Jaurès, c’est ne pas affronter la société les yeux ouverts. C’est renoncer devant l’explosion de la précarité, les villes déshumanisées et la « montée des incertitudes » que décrit si bien Robert Castel, l’analyste lucide de l’insécurité sociale. Voilà ce qui rend les socialistes encore ardents et nécessaires, à condition d’être capables de penser les transformations et le futur de notre civilisation. La société du bien-être, écologique, solidaire, post-productiviste se dessine comme une de ces nouvelles frontières qui tirent l’imagination, puis l’action.
Le Ps a de vrais choix à faire, pour organiser la mobilisation des intelligences, et prévenir les métastases des egos. Une primaire ouverte, probablement, départagerait nos candidats. Une charte éthique pour réformer les comportements doit la précéder. Sinon, le déchirement s’aggravera.
Comment, surtout, éviter à la France de passer les sept années et demie qui viennent sous une interminable présidence Sarkozy ? C’est pour ceux qui se nomment encore socialistes, les seuls devoirs de vacances.
Christian PAUL, député et président du Laboratoire des idées du Ps

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Vous dites « Nous nous devons aussi un inventaire [...] de l’exercice du pouvoir entre 1981 à 2002″. Ne pensez-vous pas qu’un inventaire sans concession devrait aussi être mené sur l’exercice du pouvoir entre 1945 et 1981 ? Quels sont les bilans de Mendès-France, Mitterrand et Rocard ? Quelles sont les grands succès dont nous restons plus fiers que jamais ? Quelles sont les erreurs méritant un droit d’inventaire ? Par exemple, y aura-t-il un jour un inventaire sur le rôle de Mitterrand lors de la guerre d’Algérie ? sur le rôle positif d’André Philips dans le tournant pro-européen du parti ?
Excellent ouvrage collectif, en 2 tomes : « Histoire des gauches en France », sous la direction de Jean-Jacques BECKER et Gilles CANDAR, aux éditions La Découverte (existe en format poche)
« [...] ce travail aussi ambitieux que passionnant livre bien des clés pour conjurer une perte accélérée de la mémoire politique au profit d’une recomposition mythifiée et pour éclairer le débat civique. Mission double et prioritaire de l’historien. »
LE MONDE
« [Cet ouvrage contient] plus de 80 contributions, denses, courtes, précises, dans lesquelles on peut piocher en fonction de ce que l’on souhaite apprendre sur la gauche française face à la Nation, aux femmes, à la littérature, aux moeurs, à la guerre, etc. »
ALTERNATIVES ÉCONOMIQUES
Je trouve du dernier cocasse de tenter d’apporter la contradiction à BHL en proposant que le PS dont il parle est un parti imaginaire, qui n’existe pas, alors que les dissensions au sein du PS démontrent de manière évidente – du moins pour ceux qui les regardent de l’extérieur – que ce parti est REELLEMENT devenu un parti imaginaire, qui n’existe plus parce qu’incapable de définir un projet politique commun.
Quant au droit d’inventaire, je ne pense pas que juger les actions passées a posteriori dans l’unique but de flageller leurs auteurs soit la meilleure façon de préparer un avenir politique.