Gauchet – Paul : débattre pour engager « l’offensive de civilisation »
Publié le 24 septembre 2009 par admin dans Actualités, Entretiens, La bataille des idées au quotidien, Laboratoire des Idées, tags: Christian Paul, Marcel Gauchet, Offensive de civilisation, PS, socialisme
Marcel Gauchet, historien et philosophe, et Christian Paul, président du Laboratoire des idées, reviennent sur l’histoire du socialisme, l’identité d’un parti parfois brouillée par la mondialisation et l’élaboration d’un projet alternatif pour une société d’avenir.
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Les échecs successifs du PS sont pour certains commentateurs la preuve de son affaiblissement dans le paysage politique français, et l’annonce de sa mort prochaine. Qu’en pensez vous ?
Christian Paul : Les socialistes ont encaissé des défaites successives sur le plan national et européen. Notre parti s’est progressivement dévitalisé. Une interrogation sur son identité s’est installée. C’est sur ce terrain qu’il faut réagir vigoureusement. Le PS reste, qu’on le veuille ou non, le premier parti de la gauche française, et il doit répondre à sa mission. Avec la crise, la critique sociale, la réaction à l’injustice sont encore plus nécessaires. C’est pour cela que le socialisme a encore une réalité, une force vivace et tenace. La bataille des idées a donc toute sa place pour inventer la suite.
Marcel Gauchet : Nous avons assisté à un psychodrame à la suite des élections européennes où l’échec électoral du PS a été interprété par des analystes pressés, comme l’annonce de sa mort prochaine. C’est tout simplement ignorer une donnée de base de la réalité politique de nos sociétés : il n’y a pas de démocratie sans un grand parti d’alternance. Le PS est installé dans cette position en France. Ni les Verts ni le NPA ne peuvent aujourd’hui le déloger. Cependant, ça signifie qu’il y a une énorme pression pour que le Parti socialiste se rénove, et c’est tant mieux.
Comment expliquer la position inconfortable du Parti socialiste malgré la crise ?
M.G. : Le danger de la situation du PS c’est la rénovation sans diagnostic. Il est dans la nature d’un homme ou d’une femme politique de rendre des comptes sur la scène publique: son régime naturel, c’est la hâte. On veut des mesures, des perspectives tout de suite. La tentation est grande de dire aux gens qui essayent de creuser le sens historique de la situation : « oui, très bien, mais où sont les conclusions ? ». Pourtant, ce tournant historique demande du temps. Au-delà de la mauvaise situation électorale, on a affaire à une sorte de limite historique où un projet se révèle être usé. La social-démocratie paie « le prix de sa réussite ». Elle a été la force décisive qui a modelé le paysage social européen depuis 1945. Sa force était que ses principes inspiraient y compris les politiques des régimes de droite. En France, on perçoit mal cette situation, car la gauche trouve son grand moment politique avec Mitterrand à la fin du XXe siècle. À contre-cycle donc de ce qui se passe ailleurs en Europe et dans le monde, avec le grand retour de balancier de la droite libérale. Aujourd’hui, on est dans un rapport de force complètement inversé idéologiquement: la social-démocratie subit l’hégémonie idéologique de la droite libérale.
C.P. : Deux expériences historiques expliquent la situation dans laquelle nous sommes. D’abord, l’exercice du pouvoir après une longue période d’opposition, a mis à l’épreuve des faits le projet historique de la gauche et rencontré de sérieuses difficultés. 1983 l’incarne. La transformation de la sociologie du Parti socialiste, avec une place de plus en plus grande accordée à la pensée technocratique, gestionnaire, par rapport à la réflexion critique sur la société et à l’innovation politique a également joué un rôle. Le deuxième élément essentiel pour comprendre est l’entrée de plain-pied dans une nouvelle mondialisation, un changement de modèle qui transforme profondément la manière dont la social-démocratie européenne peut penser et organiser les protections collectives. Le fondement de l’État social se trouve pris en otage par la mise en concurrence des systèmes économiques d’autres pays. Ce changement majeur a bousculé les repères, l’efficacité politique, et l’adhésion des citoyens à un système attaqué de toute part, qui n’assure plus le progrès et la protection.
Comment en finir avec la position dominante des néolibéraux ?
M.G : En redéfinissant le socialisme. À la base, c’est une idée révolutionnaire de transformation radicale de la société. Deux branches vont se scissionner dans la deuxième moitié du XXe siècle: la branche réformiste et la branche radicale, « communiste-léniniste », qui a longtemps eu le dessus idéologiquement. Quand bien même les socialistes étaient réformistes, et acceptaient le cadre politique de la démocratie, ils voulaient une transformation totale de la société. Il s’agissait d’aboutir à une autre société. Cette aspiration n’est plus tenable. Le socialisme démocratique d’aujourd’hui se présente comme une manière particulière d’interpréter le cadre capitaliste dans lequel nous vivons. Ce qui change beaucoup de choses : ce n’est plus une autre société, c’est une version particulière, originale, de la société, que les socialistes veulent.
C.P. : Confirmer l’idéal des socialistes, leurs valeurs, pour mieux formuler les réponses d’aujourd’hui, affirmer notre rôle et notre projet de société. Ce travail nous permettra d’aller vers l’alternance et de former la grande coalition indispensable. Nous ne cimenterons pas les alliances exclusivement sur la critique du sarkozysme. Il faut aussi et surtout un projet qui agrège et redonne envie. Mais surtout, la crise signe l’effondrement idéologique de la droite néolibérale, que dissimule mal l’opportunisme présidentiel. Voilà pourquoi il y a urgence à dessiner un nouveau modèle ! Tout est à reconstruire. Le choc climatique, mais aussi les perspectives démographiques nous incitent à imaginer de nouvelles solidarités, au sein de notre société et avec le reste du monde. La révolution numérique change le travail, la finance, l’accès à la culture et la démocratie… comme la révolution industrielle au XIXe siècle. Les régulations les plus urgentes sont en retard !
Sur quelles bases redéfinir le projet socialiste alors ?
C.P. : Aujourd’hui, vivre en économie de marché ne nous dispense pas une seconde de porter un regard critique sur le capitalisme et ses excès. Nous retrouvons ainsi le fil directeur de notre histoire, en menant une « offensive de civilisation ». Elle réclame la mise en place de règles et d’outils politiques pour atteindre une transformation de la société qui permette d’améliorer en profondeur la vie des gens, dans une société décente opposée à la société du mépris. Dans cette quête de services publics personnalisés, l’école et la santé sont deux terrains de progrès parmi les plus attendus des Français, avec l’action économique. Il ne s’agit pas simplement de réformes à engager, mais de trouver le bon équilibre entre les aspirations de chacun et l’espace collectif. Ce qui nous distingue de la droite, c’est qu’elle mène le plus souvent des contre-réformes qui ne sont pas de vrais progrès. Car il y a aussi une transformation de la société par la droite quand elle se travestit en «parti des réformes » : la déréglementation du travail en est l’exemple le plus achevé. Les socialistes doivent résister à ces contre-réformes, mais surtout repenser,autour du principe de justice sociale, les modes d’action politique de demain, la nature même de l’intervention publique. L’État s’est construit comme un réparateur des inégalités, un pompier face aux crises. Nous devons inventer l’État prévoyant qui anticipe et prévient.
M.G. : Il est aujourd’hui très difficile de s’opposer de manière audible à Sarkozy. La droite réussit à anesthésier le discours d’opposition de la gauche. Il faut donc parvenir à déjouer cette stratégie de communication et d’action nouvelle. C’est une question de moyens. Les explications que l’on donne doivent être entendues. Dans ce cadre, la question prioritaire pour la gauche française me semble être celle de l’État. Il faut s’interroger sur cet instrument privilégié du bien-être collectif. Car un parti politique moderne n’est pas celui qui donne des réponses à tout, c’est avant tout celui qui anime le débat politique et fait vivre la naissance des idées.
C.P. : Dire que le rôle d’un parti est d’animer le débat politique me semble juste. Il s’agit de réinventer la démocratie, de sortir peu à peu de l’impuissance et de la défiance qu’éprouvent beaucoup de Français.C’est le sens du tour de France que nous entamons, pour élaborer et enrichir notre projet politique en direct avec les citoyens, dans la société.
Avec Fanny Costes.
La vidéo de l’intégralité du débat (2h30) sera en ligne très prochainement.

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L’erreur des socialistes est donc principalement là : considérer que le rôle d’un parti est purement idéologique. Cela laisse de côté toute lutte pratique et provoque un sentiment de non-représentativité chez les citoyens.
J’aimerai donner un exemple (a contrario) d’actualité pour illustrer ce que je veux signifier : les multiples apparitions, ces derniers temps, de Mme Corinne Lepage, vice-présidente du Modem mais aussi avocate impliquée dans l’affaire des algues vertes en Bretagne.
1/ La social-démocratie a renoncé au socialisme. A partir de là, les peuples s’en détournent et sont désorientés. On ne peut pas en rester à la dictature du capitalisme financier, il faut le réguler en attendant de s’en débarrasser. Mais il ne s’agit pas d’étatiser tout comme on l’a tenté dans les états inspirés par le communisme. Les grands services publics indispensables devraient être des régies autonomes gérées paritairement par les politiques, les personnels et les usagers dans chaque domaine. Par ailleurs, il existerait un large secteur privé et un secteur mixte coopératif et associatif. Toutefois, les industries qui vivent de l’état comme l’armement devraient être nationales.